L’IA, un nouvel eldorado ou un mirage stratégique ?
- agardbusiness
- 13 févr.
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Chapô: L’essor de l’IA s’accompagne de promesses ambitieuses, mais masque une course mondiale où l’Europe peine à suivre. Derrière l’innovation se cachent des enjeux stratégiques majeurs : captation des données, souveraineté énergétique et défense. À l’heure où l’IA dévore ressources et infrastructures, la vraie bataille géopolitique se joue sur le terrain de l’énergie.

L’intelligence artificielle s’est imposée cette semaine dans le débat public, comme s’il fallait une nouvelle thématique pour rivaliser avec l’omniprésence médiatique de Donald Trump. Pourtant, les discussions sont restées en surface, évitant d’aborder les véritables enjeux.
L’angle de l’« IA et écologie » a effleuré les débats, mais souvent réduit à des postures idéologiques. Si la critique anticapitaliste est légitime, elle ne permet pas, à elle seule, de saisir toute l’ampleur du phénomène. Les aspects géopolitiques et stratégiques, pourtant cruciaux, sont restés largement absents des débats.
En France, l’IA est redécouverte avec une naïveté surprenante, les médias louant des avancées somme toute banales, telles que la transcription automatique. Pourtant, cette technologie ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une trajectoire amorcée dès les années 1970 et jalonnée d’épisodes marquants, à l’image de la défaite de Garry Kasparov face à Deep Blue en 1997 – un événement qui ne fut qu’un prélude. Mais au-delà des prouesses techniques et des fantasmes d’un monde réinventé, l’IA s’impose aujourd’hui comme un enjeu stratégique majeur, notamment dans le domaine de la défense, où elle constitue sans doute son application la plus décisive pour l’Europe.
Derrière les promesses d’une IA révolutionnant l’économie, réduisant la pauvreté ou contribuant à la transition écologique, se cache une course effrénée où l’Europe peine à suivre le rythme imposé par les États-Unis et la Chine. Il s’agit avant tout d’une bataille pour la captation des données, ressource essentielle à l’amélioration des performances algorithmiques et, in fine, au développement des technologies de défense. Derrière OpenAI ou DeepSeek, on trouve des dizaines de milliers de travailleurs sous-payés, disséminés à travers le globe. Derrière les promesses d’innovation et de progrès, l’IA se révèle être une ogresse énergétique : l’entraînement d’un modèle de la taille de GPT-3 génère une empreinte carbone équivalente à celle de 120 vols transatlantiques. À l’horizon 2027, les infrastructures dédiées à ces technologies pourraient absorber jusqu’à 5 % de la production électrique mondiale, tandis que les besoins en refroidissement des data centers exercent une pression croissante sur des ressources hydriques déjà sous tension.
Alors que l’actualité géopolitique nous rappelle la nécessité d’une autonomie énergétique renforcée, et que la raréfaction de l’eau semble survenir plus tôt que prévu, un paradoxe s’impose : l’investissement massif de 109 milliards d’euros dans l’IA, largement porté par l’Arabie saoudite et les UAE, deux nations qui ont opportunément décidé de se positionner en chefs de file de la décarbonation mondiale. Un choix stratégique, assumé sans complexe. Leurs investissements internes, d’ores et déjà axés sur la production d’énergies alternatives, laissent entrevoir leur ambition de s’imposer comme les futurs leaders d’un marché où l’Occident, trop souvent englué dans des débats incantatoires, prend le risque de jouer les seconds rôles.
Plus que jamais, la question de notre autonomie en matière de défense se pose avec acuité. Préparer l’avenir, impose de dresser notre émancipation sécuritaire à l’égard des États-Unis. Or, sur le front DATA, nous avons déjà accumulé un retard conséquent. La véritable interrogation demeure : avons-nous encore le temps et les ressources nécessaires pour combler cet écart ? Et surtout, cette reconquête est-elle une priorité clairement définie ou un enjeu dilué dans un ensemble de politiques fragmentées ?
Gouverner, c’est arbitrer. Pourtant, depuis des années nos décisions stratégiques semblent échapper à toute lecture cohérente, y compris pour les observateurs les plus aguerris.
L’ironie du sort veut que nous assistions aujourd’hui à un renversement du modèle que nous avons autrefois imposé ailleurs, dans des territoires considérés avec une certaine condescendance comme appartenant au "Sud global" : polluer sous couvert d’investissements et de créations d’emplois, au prix de déséquilibres profonds et systémiques. L’énergie nucléaire, pierre angulaire de notre mix énergétique et pilier stratégique européen, se trouve déjà en tension face à notre propre consommation. Et pourtant, elle est mise à profit pour alimenter une course effrénée où les logiques de souveraineté cèdent le pas à des intérêts économiques immédiats.
L’annonce d’investissements colossaux – 109 milliards d’euros – impressionne. L’essor de jeunes entreprises comme Mistral, tout comme la tenue de sommets réunissant les figures clés du secteur, témoigne d’une dynamique incontestable. Mais derrière le faste des projecteurs et les discours convenus, force est de constater que rien n’est véritablement nouveau. Et sous cette couche de vernis, une évidence s’impose : ces effets d’annonce ne suffiront pas à contrer la menace réelle, celle qui s’intensifie à mesure que nous tergiversons.
Nous persistons à l’ignorer, mais six des neuf seuils critiques établis par les scientifiques des limites planétaires sont aujourd’hui dépassés. Dans cette double course, à la fois géopolitique et géostratégique, le vainqueur ne sera pas celui qui mobilisera les plus grandes ressources, mais celui qui saura développer des solutions sobres en eau et en énergie tout en assurant une gestion autonome et résiliente de ses infrastructures. Sur ce point, les pays du Golfe, fers de lance des investissements récents, ont pleinement saisi l’enjeu.
Le débat ne réside plus dans le nombre d’emplois que l’IA est susceptible de faire disparaître ni dans son impact socio-économique. Ces bouleversements sont d’ores et déjà actés. La véritable question est de savoir combien de ressources nous sommes encore prêts à sacrifier dans une compétition où nous ne figurons pas parmi les premiers, et où nos valeurs, notre cadre législatif et notre organisation sociale nous interdisent même d’envisager un rattrapage en accéléré.
L’usine à promesses a généré des illusions. Derrière elle, elle laisse surtout une longue liste de désenchantements et de laissés-pour-compte.
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